Lorsqu'on sait à peu
près où se trouve un gène, on peut se servir de cette indication
pour son clonage.
Dans le cas du gène responsable
de la dystrophie musculaire de Duchenne (ou une forme plus
rare et moins grave: la dystrophie musculaire de Becker)
les connaissances étaient réduites à sa localisation chromosomique
relativement précise sur le bras court du chromosome X en
p21 grâce à l'observation de la maladie chez des filles
présentant constamment, parmi diverses translocations, la
cassure de ce chromosome en p21. L'étude avec des marqueurs
RFLP et microsatellites permit d'établir une liaison relativement
étroite entre pERT84 et pERT87 encadrant le locus du gène
recherché..
Figure 6- 41.Localisation
génétique du gène impliqué dans la DMD.
La première étape du
clonage du gène fut la constitution d'une banque enrichie
en fragments délétés chez un sujet atteint à la fois de
myopathie de Duchenne, de granulomatose chronique, de rétinite
pigmentaire et du syndrome de McLeod, présentant une petite
délétion de la région Xp21. L'idée ingénieuse de Kunkel
(voir ls références à la fin du chapitre) fut de prendre
à la fois de l'ADN d'un sujet normal et du sujet multiatteint
porteur de la délétion. Les deux ADN devaient après dénaturation
et renaturation pouvoir s'apparier l'un sur l'autre sauf
dans la région délétée qui n'existait que chez le sujet
sain. Il fallait trouver une astuce pour ne cloner que cet
ADN renaturé sur lui-même. Puisque pour cloner il faut inclure
les fragments dans des vecteurs avec des extrémités cohésives
il s'est servi de cette nécessité pour trier entre les différents
ADN.
Tout d'abord chaque ADN
(lot 1 venant du sujet sain ( En réalité
l'ADN provient de cellules en culture issues d'un sujet
sain mais qui ont un caryotype anormal: 49 XXXXY. On a donc
l'avantage supplémentaire d'avoir la portion intéressante
représentée 4 fois plus que la majeure partie
du génome mâle.)
Ces étapes sont réalisées dans
des conditions un peu particulières qui accélèrent
la renaturation des ADN.
lot 2 venant du sujet multiatteint) est purifié et coupé
au hasard en fragments d'une taille moyenne de 40 kbp puisque
le vecteur choisi est un cosmide.
L'ADN du lot 2 est coupé
uniquement par les forces de cisaillement durant les différentes
étapes de l'extraction et l'action des ultrasons. Il ne
présente donc pas d'extrémités cohésives. L'ADN du lot 1
est fragmenté par digestion partielle par l'enzyme de restriction
Mbo I qui génère des extrémités cohésives 5' débordantes
GATC. Les deux lots d'ADN sont alors mélangés, dénaturés
puis renaturés (Ces étapes sont réalisées
dans des conditions un peu particulières qui accélèrent
la renaturation des ADN). Seuls les fragments de type
2 ont deux extrémités cohésives 5' débordantes GATC et pourront
être ligaturés avec des extrémités du cosmide lui aussi
ouvert par Mbo I.. Les produits de cette renaturation sont
ensuite ajoutés à l'ADN cosmidique et ligués avant ajout
de prétêtes et queues de phage qui permettent l'infection
de bactéries par ces cosmides recombinés. La banque ainsi
obtenue se présente comme un ensemble de colonies bactériennes
(figure 6-42).
L'ADN des clones obtenus
est transféré sur nitrocellulose pour être hybridé avec
de l'ADN d'un sujet sain ou du sujet multiatteint. On recherche
également les clones qui contiennent de l'ADN répété ou
unique. Les résultats sont résumés dans le tableau ci-dessous.
| |
nombre
de clones testés |
total obtenu |
125 |
clones
n'hybridant jamais |
12 |
clones
d'ADN répété |
32 |
clones
d'ADN unique |
81 |
clones
d'ADN de chromosome X |
18 |
clones
n'hybridant pas avec l'ADN délété |
4 |
Figure 6- 42. Stratégie
de clonage du gène DMD.
Par des méthodes cytogénétiques
les 4 clones ont été positionnés par rapport à différentes
délétions et translocations où le chromosome X étaitimpliqué.
Deux de ces clones présentent des caractéristiques identiques:
pERT 55 et pERT 145.
Figure 6- 43. Apport
des 4 clones dans la localisation.
Le clonage soustractif
a permis d'encadrer de plus près le gène responsable.
A partir des deux amorces
pERT55 et pERT154 les auteurs ont choisi de "marcher"
sur le chromosome pour rencontrer le gène recherché.
Marche sur le chromosome
On s'est rapproché autant
que possible du gène cherché. Il s'agit maintenant, en partant
de l'extrémité du segment de le parcourir jusqu'à son autre
extrémité. Si l'on y arrive on rencontre forcément le gène
cherché pour autant qu'on soit capable de l'identifier.
On dispose de la banque
génomique humaine (éventuellement construite sur une lignée
cellulaire où le chromosome X est sur représenté: 4 X pour
2 lots d'autosomes) et d'un clone déjà identifié contenant
une insertion qui porte le marqueur pERT 54. Ce fragment
est extrêmement petit : quelques centaines de paires de
bases. En hybridant les colonies de la banque génomique
avec cet insert marqué on va repérer des clones plus grands
qui contiennent la même région (pERT 54 est de l'ADN unique).
On a ainsi isolé un clone dont l'insertion fait 35 kbp.
La recherche d'un clone qui contienne une insertion grande,
chevauchante avec la première, mais décalée par rapport
à celle-ci constitue la première étape de la marche. Pour
cela, la première insertion est extraite du cosmide et digérée
par un ou plusieurs enzymes de restriction afin d'en établir
la carte. Ensuite deux morceaux l'un près d'une extrémité
le second près de l'autre extrémité sont sous clonés extraits
de leurs plasmides respectifs marqués radioactivement et
utilisés comme sonde sur la banque précédente. Dans les
cas favorables les clones précédents vont être à nouveau
repérés mais d'autres également qui contiennent la nouvelle
sonde mais pas l'ancienne. L'hybridation avec la sonde de
l'autre extrémité permet de choisir les clones les plus
avantageux pour la marche: ceux qui sont le plus décalés
avec le premier et qui hybrident avec une extrémité mais
pas avec l'autre. S'ils ont à peu près la même taille on
a fait un pas
Figure 6- 44. Marche
sur le chromosome.
Le problème d'une telle
démarche est que l'insertion peut se faire dans n'importe
quel sens et l'on ne sait pas à priori s'il faut partir
à droite ou à gauche, on est donc obligé de marcher simultanément
dans les deux sens. Cette méthode est longue et laborieuse:
de l'ordre de 40 pas pour 106bp. pratiquement
on ne parcourt guère plus de quelques kbp par mois. De plus,
si au cours de la marche on rencontre un fragment d'ADN
répétitif, on ne peut aller plus loin puisqu'il n'y a alors
plus de possibilité de sonde unique pour avancer.
Lorsque les différents
fragments sont clonés ordonnés et séquencés il reste à identifier
le gène (pour lequel on n'a aucune donnée). On recherche
une ou plusieurs phases de lecture non interrompues par
des non-sens, qui se rencontrent fréquemment en dehors des
phases codantes. D'autres indices peuvent aider à la reconnaissance.
Dans le cas de la DMD la région clonée s'est avérée délétée
dans l'ADN d'un grand nombre de patients. Ce gène couvre
une très grande distance (2,3.106bp). En tenant
compte du fait que les gènes codants divergent moins rapidement
entre espèces différentes que les zones non codantes, on
a recherché dans la région clonée les sous régions qui hybridaient
plus fortement avec de l'ADN d'espèces de plus en plus éloignées
(technique dite du zoo-blotting).
Les premiers exons furent
détectés de cette manière, ce qui a permis d'isoler un ARNm
de 14 kbp correspondant à la transcription de ce gène (composé
de 79 exons). Dans ce cas (comme dans d'autres) au lieu
de partir de la protéine comme dans le cas des globines
ou du facteur VIII, on suit la démarche inverse: ignorant
tout de la protéine c'est par la position du gène que l'on
va atteindre son produit. On parle alors de génétique inverse.
